mardi 21 novembre 2023

Avant-Propos

 

Avant-propos

Le texte qu'on va lire a été écrit à la main par ma mère, sur quelques pages d'un “cahier d'écolier”.

Je le publie en hommage à sa mémoire, mais aussi parce que ce document mérite, je crois, d'être conservé, comme un témoignage sur ce que fut le début de la deuxième guerre mondiale pour des centaines de milliers de gens comme nous - je dis “nous” car “j'en étais”, même si j'avais à peine 3 ans à cette époque !

En le relisant, j'ai été frappé par la sobriété du récit, même lors des épisodes pourtant dramatiques. Ma mère s'est attachée à relever les lieux, les difficultés de la progression, les incidents matériels - et il y en eut ! - mais on ne trouve dans ce texte que fort peu de notations à caractère émotionnel. L'époque était terrible, mais il n'était pas dans les habitude de s'apitoyer sur son sort : il fallait tenir.

J'ai reproduit le manuscrit, sans en modifier le texte, à part deux ou trois erreurs évidentes, et en conservant notamment certaines idiosyncrasies de l'époque qui aujourd'hui, surprennent  : “pépère”... !
J'ai cependant jugé bon d'ajouter quelques alinéas pour la commodité de la lecture, et aussi des notes pour ceux qui, plus tard peut-être, liront cela, et qui ne sauront plus du tout “qui était qui” !
Les cartes aideront aussi les curieux à suivre le parcours.

Guy Jacquesson
(“Guy de Pernon”)

Trajet général approximatif. En vert : à l'aller - en violet : au retour.

lundi 20 novembre 2023

Présentation

 Journal de l'émigration 

12-24 juin 1940

Georgette Jacquesson-Payen (1908-1999)

Georgette Jacquesson en 1998 - à 90 ans - et une page du cahier original : une belle écriture d'institutrice...

dimanche 19 novembre 2023

Départ

mercredi 12 juin 1940

La situation s'aggrave, nous avons décidé de partir aujourd'hui.

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*   *

Note de l'éditeur :
Sur la photographie ci-dessous, prise en 1947, se trouvent de gauche à droite : ma sœur Janine, Mauricette, la jeune sœur de mon père, moi-même, et mon grand frère Daniel. La mère de Mauricette, ma grand-mère était aussi dans cette voiture lors de l'émigration, en juin 40.

À l'arrière-plan, la “Peugeot 201” que ma mère conduisait en juin 40.

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Nous sommes prêts vers 4h 1/2, mais... alerte sérieuse ! Enfin à 5h 1/2 nous pouvons partir. 
La famille Raulet* n'est pas prête, ils nous rejoindront. Le cœur serré, nous quittons Fère* par le faubourg. Nous dépassons tout un convoi de Fertons*, au passage nous reconnaissons Lulu et Dédé Lahaye*, Odette Drothière*, puis après Corroy, ma tante Thérèse*.

Malchance : à Fresnay, à la sortie vers l'école, pneu avant crevé, deux soldats nous aident à le changer. 
Arrivée à Charny-le-Bachot, souper et coucher dans des lits. Les émigrés passent toute la nuit.



Itinéraire probable.


NOTES

Raulet : Odette, la soeur de mon père, était mariée à Raymond Raulet, qui avait deux fils : André, l'aîné, et Jacques. André est mort plus tard, en 43, dans les bombardements alliés sur Schweinfurt, en Allemagne, où il avait était déporté “STO ”.

Fère : Fère-Champenoise, dans la Marne (51), où habitaient mes grands-parents paternels (rue dite “Faubourg de Connantre”), et la famille Raulet.

Fertons : Nom des habitants de Fère-Champenoise.

Lahaye : Des personnes de la famille de ma grand-mère paternelle, née Lahaye.

Drothière : La personne chez qui ma mère était en pension quand elle fit ses études au “Cours Complémentaire” de Fère-Champenoise. Ses parents, Aline et George Payen, habitaient alors à Coolus, à quelque distance de Fère-Champenoise.

Thérèse : La soeur de ma grand-mère, qui faisait commerce de beurre et de fromages, mariée à René Lepage, le berger du village, avec qui j'allais souvent, pendant les vacances, garder les moutons.

samedi 18 novembre 2023

13 Juin

 

Jeudi 13 juin 1940,

Une “Zèbre” comme celle des Raulet (mais plus pimpante qu'elle !) - au musée de La Réole en 2004. (La collection a été dispersée depuis malheureusement).

On ne peut pas passer sur le pont, circulation détournée à gauche. Nous attendons les cyclistes au sortir du pays. Ils n'arrivent pas ; nous retournons au pont : la circulation n'a été arrêtée qu'une demheure, ils sont passés tout droit ! Vite, nous reprenons la même route, allons-nous les rejoindre ? Nous arrivons à l'entrée de R[omilly], personne ! Que faire ? Faut-il attendre ou entrer en ville ? Enfin, nous suivons la grande rue. Alerte ! Nous arrêtons dans une cour, descendons dans une cave. Nous sommes bien inquiets pour Odette et Dédé, où sont-ils ?

Sitôt l'alerte finie, (et elle est longue !), Raymond* part à leur recherche vers le Centre d'accueil. Nouvelle alerte. Nous sommes de plus en plus inquiets. Elle dure au moins une heure. Enfin, c'est fini, sans bombardement pour la ville ; et quelle joie : les voilà tous retrouvés !
Nous repartons le cœur plus léger en direction de Marcilly le Hayer*. Il pleut, nous dépassons un lamentable convoi de Rommillons* sans doute, femme, enfants et vieux, tous à pied avec des voitures d'enfants, ou en vélo avec remorques, quelle pitié !

Après Pars-les-Romilly c'est encore plus triste, la route a dû être mitraillée dans l'après-midi : chevaux morts, charrettets en détresse, et même, en deux ou trois endroits, corps recouverts d'une bâche... Les enfants sont impressionnés, nous les encourageons, mais n'en pensons pas moins !
À Rigny la Nonneuse (où un soldat nous donne 10 l. d'essence !) nous dînons d'un oeuf dur - alerte ! Nous nous cachons le long d'un mur, presque dans les orties ! des émigrés passent sans arrêt ; nous continuons encore.
À Marcilly le Hayer, beaucoup de soldats, nous voulons aller coucher à Villadin, on ne peut pas passer par là, on nous dirige vers Planty, plus éloigné. Le bruit court que des motorisés* sont à Romilly, nous ne voulons pas le croire. La route est poussiéreuse, des convois de camions nous dépassent sans arrêt, la poussière nous aveugle, tout le monde a hâte d'arriver au pays (longues côtes). Enfin nous y voici : nous trouvons une écurie avec du foin chez une vieille ; nous ne sommes pas trop mal, mais on dort peu, les gens du pays démarrent toute la nuit. Odette, impressionnée encore par l'angoisse de l'après-midi, et fatiguée, a des cauchemars toute la nuit : « Ils vont nous mitrailler ! Ils arrivent ! » Nous n'en pouvons plus de l'entendre, et on se lève très tôt.



En bleu : itinéraire approximatif.

NOTES

Raymond : Raymond Raulet, le mari de ma tante Odette, qui conduisait la “Zèbre”.

Marcilly le Hayer : le nom de ce village m'est resté : à l'arrière de la voiture, nous nous tordions de rire en répétant à n'en plus finir : “Mar-ci-lly...le-Hayer”, un nom qui nous amusait... c'est un de mes très rares souvenirs directs (j'avais à peine 4 ans), avec celui, moins drôle, des chevaux morts et la panse bleue toute gonflée, avec une odeur épouvantable... Là nous disions sans arrêt : “ça pue ! ça pue” ! En mettant nos mouchoirs sur le nez...

Rommillons : Les habitants de Romilly.

des motorisés : Des unités allemandes de camions et d'auto-mitrailleuses.

vendredi 17 novembre 2023

14 juin

 

Vendredi 14 juin 1940

Départ vers 5h 1/2.
Convois d'émigrés interminables, difficiles à dépasser. Le vélo de Marie Raulet est crevé, elle reste en arrière avec son mari et son fils. Nous suivons un petit trajet de grande route, à Vulaines ; les convois sont doubles : émigrés et soldats ! Nous quittons bientôt cette route, heureusement, car on craint les avions ! Traversée de la forêt d'Othe, avec pas mal de côtes. arrêtés dans un hameau, nous voyons Régina, de Salon. À Chaillet, gros bourg, nous trouvons par hasard de l'essance chez un boucher.
Déjeuner sur l'herbe. Et toujours des soldats en débandade, par deux, par trois, ou isolés ; où vont-ils ?
Direction de St-Florentin, pour savoir où nous devons nous rendre. Forte descente, beau paysage. À l'entrée de St-Florentin, presque impossible de passer tant il y a de véhicules. Nous arrêtons. Raymond va aux renseignements. C'est très simple : il n'y a rien de prévu !
Voilà les avions... nous nous cachons sous les arbres, vont-ils bombarder tous ces convois ? Non, ce n'est rien, mais nous ne voulons pas manger ici, nous allons jusqu'au pays suivant : Avrolles. Surprise ! Nous voyons Oudinet, il est du 64e, aurons-nous des nouvelles de Maurice ? Non, il ne l'a pas vu, c'est une fraction seulement du 64e qui est à Sens.
Nous dejeunons au café. Le tambour annonce qu'il faut évacuer les enfants. la situation ne s'améliore pas. Au sortir du pays voisin, nous voyons Suzanne Drothière toute seule, en vélo, ayant perdu sa famille. Nous nous dirigeons vers Auxerre : elle nous accompagne.
Il pleut fort. Arrivée à Seignelay : encore quantité d'émigrés et de soldats ; 2 alertes coup sur coup. Nous ne sommes pas bien ici ; nous préférons aller coucher au village suivant, moins important. C'est “Monéto”. Nous mangeons et couchons chez de vieilles gens, pas très propres peut-être, mais très obligeants : on nous fait des lits par terre. Ils se préparent du reste à partir, eux aussi ! Hélas ! Nous dormons bien mal, nous sommes mangés aux punaises !
Nous nous levons de bonne heure : la vieille met ses matelas [sur sa charrette] pour partir.
Des avions : bombardement violent pas très loin (nous saurons plus tard que c'est sur Auxerrre, Toucy, Chemilly !)




Cette voiture, à gauche, aurait pu être la nôtre...
(Bundesarchiv, Bild 146-1971-083-01 / Tritschler / CC-BY-SA)

NOTES

Salon : Salon est un village non loin de Fère-Champenoise. Régina était une “connaissance”.

Raymond : Raymond Raulet, le mari de ma tante Odette, qui conduisait la “Zèbre”.

Oudinet : Je n'ai pas identifié cette personne pour le moment (samedi 29 mars 2014).

Maurice : Mon père, alors “sous les drapeaux”.

Drothière : La personne chez qui ma mère était en pension quand elle fit ses études au “Cours Complémentaire” de Fère-Champenoise. Ses parents, Aline et George Payen, habitaient alors à Coolus, à quelque distance de Fère-Champenoise.

jeudi 16 novembre 2023

15 juin

 

samedi 15 juin 1940

Il nous faut suivre un peu par la grand'route : quel encombrement ! Voitures, camions, par trois et quatre de front !
Enfin nous prenons la route prévue, moins importante : il y a encore des convois militaires malgré tout, puis l'essence baisse ! Au premier village - chance ! Nous trouvons de l'essence chez le boulanger qui liquide son stcock avant de filer. ! Il faut la prendre dans un fût avec un siphon, [mais] enfin, nous avons 5 litres.
À peine avons-nous terminé : les avions ! Nous nous cachons le long d'un mur sous des arbres, tout le monde est là, sauf Raymond et Jacques, partis en avant... On entend le tac-tac des mitrailleuses, tout près : est-ce pour nous ? Non, c'est un peu à gauche certainement au-dessu de la grande route quittée tout à l'heure !

C'est fini, nous repartons, nous rattrapons la “Zèbre”, ils n'ont rien eu non plus. Toujours des convois, on n'avance guère. Et voilà que la “Zèbre” n'arrive pas : pépère va au-devant, les voici qui reviennent tous en poussant la voiture : panne ? On l'attache derrière la “Peugeot” jusqu'au village suivant.

Dans une cour, Raymond démonte, nettoie... Ça remarche ! Après avoir fait quelques km., voilà que nous nous trompons de chemin avec R[aymond]. Cela ne va guère ce matin : il y a des côtes abruptes, des gros camions sont devant l'auto et qui grimpent presque au pas ; je suis en première, j'use mon essence si précieuse, et le moteur chauffe... Décidément, j'arrête un peu. Nous sommes soucieux, les soldats nous disent qu'il faut se hâter ! Nous nous retrouvons tous enfin à Ouanne ; nous mangeons au sortir du pays, près de la maison du maréchal[-ferrand], les enfants mangent à table chez ces braves gens.

Nous nous dirigeons vers Clamecy, c'est la grand'route ; il nous faut stationner au moins 1 heure, à un carrefour, pour laisser passer les autos militaires, puis nous faisons environ 3 km en une demi-heure : il faut s'arrêter à chaque instant et reprendre aussitôt que l'ordre en est donné. Nous arrivons à Courson : il est impossible de continue ainsi : le radiateur de la “Zèbre” chauffe et perd son eau ; il vaut mieux éviter Clamecy. Nous obliquons vers la droite après avoir remis de l'huile dans les autos. Suzanne Drothière est disparue et nous rencontrons les Raulet d'Epernay. Nous arrivons à Druyes les Belles-Fontaines (un beau château-fort !), les gens sont prêts à partir, jusqu'où nous faudra-t-il aller  ?
On nous conseille pour coucher une ferme à 2-3 km. Malchance encore ! Odette et Dédé, déjà fatigués, ne prennent pas la même route que nous et font plusieurs km en trop avant de nous retrouver ! Nous avons une écurie vide pour coucher, puis la voisine, qui part dans la soirée, nous offre sa maison, une toute petite carrée*, nous y mettons de la paille, souper rapide et coucher. Toute la nuit des convois passent sur la route : autos, motos, camions. Par instants, Odette nous dit : « Si c'était les motorisés, ou les tanks ? »

Itinéraire probable.

NOTES

carrée : mot champenois, qui désigne une pièce - pas forcément “carrée” !

mercredi 15 novembre 2023

16 Juin

 

dimanche 16 juin 1940.

Nous sommes fatigués et ne partons pas très tôt : advienne que pourra !
Pépère a perdu son couteau. Nous avons du mal à trouver notre route. Au hameau voisin, nous achetons du lait (femme à barbe !) Les gens voudraient bien ne pas partir, mais enfin !...
En cours de route, bombardement et mitraille au loin, en direction de Clamecy. Comme notre route est peu fréquentée nous ne craignons pas trop qu'ils viennent par ici. Puis nous tenons conseil : nous sommes dans la Nièvre ; continuons-nous vers St Saulge comme nous avions pensé, ou obliquons-nous vers la Loire comme des soldats nous l'ont conseillé ? Consultons les cartes : à vrai dire, la Loire n'est pas très loin, nous décidons de nous diriger par là, peut-être pourrons-nous la traverser ; à Pouilly-sur-Loire, Odette pense retrouver la famille Pecker*.

Encore des bombardements au loin, nous nous hâtons de nous éloigner par une petite route ; nous nous arrêtons pour manger à la Chapelle St André. Nous apprenons qu'on distribue de l'essence : Raymond et moi faisons la queue pendant 1 h 1/2 : nous en avons chacun 5l.
Nous mangeons en vitesse, mais voilà la pluie ; nous attendons un peu pour les cyclistes. Accalmie  : nous allons repartir, mais on entend un bruit de motos... Des side-cars : ce sont EUX !
Inutile d'aller plus loin, il faut rester là ; heureusement, aucun incident !
Des voisins offrent un abri, c'est, je crois une ancienne salle de danse : un vrai dortoir, où nous sommes au moins 30 à 40 personnes. Allons-nous être prisonniers là ? Tout le monde est soucieux. Nous mettons un peu de paille sur le plancher, il n'y en a pas épais, toute la nuit on sent les planches... et les puces !

Le point extrême de ce voyage  !

NOTES

famille Pecker : Des gens de Fère-Champenoise.

Avant-Propos

  Avant-propos Le texte qu'on va lire a été écrit à la main par ma mère, sur quelques pages d'un “cahier d'écolier”. Je le publi...